Combat, 56', XDCAM, 2006 (video sample)
Dernier volet de L'Irrégularité de la déchirure, ciné-journal intime en trois parties, Combat est une invitation à un voyage unique, intérieur, furieux. Sélectionné au Festival International du film de Berlin section Forum et récompensé par un Teddy Jury Award.
Combat, the final part of the intimate three-part cine-journal "L'Irrégularité De La Déchirure", is an invitation on a unique, restless, internal journey. Shortlisted at the Berlin International Film Festival, Forum Section and winner of a Teddy Jury Award.
"Entendre ta voix" Reflexion sur "Combat" de Patrick Carpentier
Un texte de Philippe Delvosalle pour UniversCiné 2010 pdf
" Erwan vit dans la rue. Il aime me parler. Il dit que je l'écoute vraiment. Moi, si je l'écoute, c'est parce qu'il me parle vraiment. "
On avait découvert Patrick Carpentier en 2004 avec La Peur tue l'amour, bouleversant film qui, sans arracher les Traces de coming-out qu'il entendait recueillir à leur contexte homosexuel d'origine, les éclairait aussi de manière à leur donner une portée plus large sur la communication - et, surtout, le non-dit - en matière de sentiments et de sexualité dans toutes les familles.
Depuis lors, L'Irrégularité de la déchirure, un fascinant triptyque - intimiste et chuchoté - de deux courts et un moyen métrages nous a permis de découvrir avec intérêt ce qui avait occupé le cinéaste - et l'homme - entre l'été 2002 (le premier volet, God is a Dog est daté de 2004, mais comporte des parties déjà écrites en août de cette année-là) et 2006. Ce triangle pas isocèle pour un sou (en termes de durée mais aussi de ton et de choix de cinéma, le moyen métrage Combat qui le clôt se distancie clairement des deux premières parties) tire une bonne partie de sa force et de son aura de ce décalage, de cette dérive apparente à mi-parcours, après les deux premières demi-heures des deux premiers volets, d'un projet initial de ciné-journal vers? autre chose - qu'on a rarement vu au cinéma et que, dès lors, très naturellement, on peine encore à nommer. [On tentera d'y revenir en temps utiles].
Hantés par l'absence, la solitude et la mort et palpitant d'un c?ur musical à deux ventricules (rock-pop avec Teuk Henri, Hollywood Porn Stars, I'm a Horse ou Girls in Hawaï ; classique avec Puccini, Bach ou Schubert), les deux premiers volets disent sans fausse pudeur - par des collages de messages de répondeurs téléphoniques, les lamentations criardes de la sirène d'un camion de pompiers jouet et, surtout, les mots simples mais justes chuchotés à la première personne du singulier par Patrick Carpentier lui-même en voix off - l'inconsolable douleur d'une rupture amoureuse particulièrement difficile à cicatriser.
Il reste une voix off dans la troisième partie, Combat, mais elle quitte le centre de la composition sonore. A part, deux trois bribes de dialogues au troisième quart d'heure, il n'y a pas, non plus, de voix in. Dans le cadre, par contre, deux corps d'hommes. Et, à défaut de mots, tout un vocabulaire de souffles, de respirations et d'halètements : sonores, maîtrisés, apaisés, inquiets, paniqués, emballés, ralentis, à l'unisson, en opposition de phases?Tirant vers la fiction - en tout cas, vers la mise-en-scène ; mais vers une mise-en-scène incroyablement et radicalement physique voire quasi animale - le film, en écho aux évocations d'agressions très violentes qui pointent déjà dans le deuxième volet du triptyque, confronte le spectateur à un rite d'amour sadomasochiste, à la fois très beau et quasiment irregardable. Au plus profond de la forêt ardennaise, comme si cela ne les concernait qu'eux et comme si l'odeur et la texture de l'humus répondait à la nature profonde de leur pulsion, deux amants court-circuitent douceur et douleur et - de manière tout à fait assumée - se rouent de coups jusqu'à s'en faire exploser les narines. " Je ne me sens pas capable d'exister sans cette douleur. (...) J'ai toujours eu envie que quelqu'un me tape dessus. C'est difficile à dire mais je n'ai pas honte ".
En tant que spectateur, au bout de quelques milliers de films, j'ai appris à connaître mes ennemis de cinéma : les réalisateurs de la manipulation et du " m'as-tu vu ? ". Ici, je ne suspecte jamais ce genre de dérive. Même esthétisant, Combat est cinématographiquement plus proche de la voyance de Bela Tarr, de Gerry de Gus Van Sant ou de Blissfully Yours de Apichatpong Weerasethakul que de la poudre aux yeux de Lars Von Trier ou Matthew Barney. On respire? Mais d'une respiration à la fois déniaisée et fêlée qui, pendant pas mal de temps, risque de ne plus tout à fait être la même qu'avant.

L’irrégularité de la déchirure : Combat ; God is a Dog ; Les 9 mardis. de Patrick Carpentier
texte de Jean Perret ; catalogue Visions du réel 2006 pdf
Ce triptyque nommé L’Irrégularité de la déchirure révèle la sensibilité d’un cinéaste qui met à l’épreuve d’images intimes, de journaux de voyages et de mises en scènes fictionnelles les souvenirs de son enfance, de ses émois amoureux, de ses émotions et chagrins. Espèce de ciné-journal engagé dès fin 2002, tourné d’abord en Super 8, dont le grain, le tremblé, le flou n’a pas de pareil, puis en vidéo, il est nourri tant d’un désir de témoignage à caractère éminemment autobiographique, de la volonté documentaire de rendre compte de la réalité de situations, que de l’ambition de donner corps à un imaginaire que la fiction est à même de prendre en charge.
Point commun de ces trois films réalisés entre 2004 et 2006, le recours à la voix off dont il faut bien chercher à qualifier le timbre et le ton. Elle est paradoxalement apaisée, alors même qu’elle évoque des moments parfois d’intenses émotions. C’est le passage par l’exigence d’écriture qui en fonde l’assurance sereine (on est loin ici d’un exercice d’improvisation, avec ses aléas, hésitations et approximations). C’est la fragile densité de cette voix qui fait impression, qui relève du chuchotement, du ‘sotto voce’, et qui devient même parfois inaudible en se mêlant à des bruits alentour. Récurrente dans les trois films, elle invite à tendre l’oreille et à lui accorder toute son attention. Cette voix si particulière dans l’univers de Patrick Carpentier est sa façon de s’assurer la complicité du spectateur, en lui laissant entendre que c’est à lui seul qu’elle s’adresse. Combat nous transporte au coeur de l’affrontement archaïque des hommes qui s’adonnent pour le plaisir de la souffrance et de la jouissance, indissociablement liées, à une lutte violente de séduction et de mise à mort. D’une autoroute (et des toilettes d’un garage où ils s’enlacent) à des sentiers dans une grande forêt à la dimension mythologique, deux hommes, l’un plus jeune que l’autre, s’aiment et se battent dans un même élan de possession. Une voix, off toujours, évoque des sentiments impudiques, des fantasmes inavouables, qui donnent la mesure des pulsions secrètes et farouches de la lutte. Fourbus, les hommes vont renaître l’un à l’autre. Le cauchemar se transforme en rêve heureux et l’on se prend à imaginer que tout ce combat n’a jamais eu lieu, sinon dans leur imagination, au cours de leurs étreintes et après elles, quand dans le grand lit aux draps blancs ils sont étendus, immobiles, dans la plénitude de leur amour.
Dans God is a Dog, des images en couleur et noir et blanc, sonores et muettes, consignent les états de détresse d’un homme qui a peur de la solitude après une séparation amoureuse. Sous forme de lettre à l’amant disparu, le narrateur évoque aussi sa famille, avec l’impérieux besoin de retrouver racines et identité. Ses mains souvent à l’image sont également le moyen d’attester la réalité de son existence. Des ciels nuageux et majestueux invitent à la méditation, alors que des gros plans et un air d’opéra prêtent vie à une statue de marbre, dont le corps est maculé de terre, de feuilles, qui n’affectent pas pour autant sa beauté muette.
Avec Les 9 mardis, le réalisateur s’adresse en voix off à Paul, l’ami aimé qui l’a quitté.
Véritable chant de deuil, le film thématise une plongée dans la douleur d’une sensibilité blessée. L’écran encadre souvent deux images, qui donnent à voir simultanément des mouvements, des vitesses de déplacements différentes, des détails. Ceux-ci renvoient à un esprit tourmenté qui brasse simultanément nombre de sensations et de souvenirs.
Un voyage en Italie, nous apprenons trop brièvement à connaître Georgia, un hommage au père décédé, les premières dragues d’après le choc de la séparation, Les 9 mardis inscrit profondément dans la vie quotidienne la banalité d’une souffrance, dont Patrick Carpentier décline les rythmes intimes dans les méandres du temps qui fait son oeuvre. Son inventivité visuelle transfigure ainsi ce chagrin en un beau spectacle intimiste. (jp)
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